Rappel des faits. Condamné par la Cour suprême du Brésil, pour corruption l’ancien président Luiz Inacio Lula da Silva a été incarcéré le 7 avril dernier. Un coup d’État judiciaire qui a tracé un boulevard au candidat libéral, fasciste et populiste, Jair Bolsonaro.

Dans quelles conditions Lula a-t-il été jugé ? N’a-t-il pas été condamné sur des bases légitimes et dans le respect de l’« indépendance de la justice » brésilienne ?
Camille Lainé. Le procès de Lula s’inscrit dans l’immense opération « Lava Jato » (lavage à haute pression) contre une gigantesque affaire de corruption, menée par le juge de droite Sergio Moro et largement instrumentalisée afin de nuire à la gauche, à travers ses principaux dirigeants. De fait, si le problème de la corruption est bien réel au Brésil, les motivations politiques sont évidentes dans le cas du procès contre Lula. Les « preuves » apportées contre lui reposent sur les « dénonciations récompensées », qui assurent des réductions de peine aux personnes impliquées dans des affaires judiciaires en échange de leur coopération. C’est ici le cas de José Adelmario Pinheiro Filho, ancien dirigeant d’OAS (1), qui a bénéficié des largesses de la justice en échange de sa mise en cause de Lula. L’acharnement continue contre Lula, il a récemment subi un interrogatoire pour une nouvelle affaire de corruption où il clame encore et toujours son innocence. Bolsonaro avait déclaré juste après son élection qu’il espérait voir Lula « pourrir en prison ». Ces propos orduriers donnent à voir ce que sera la démocratie dans le futur proche du Brésil. Lula, qui est un des plus grands représentants de la gauche au Brésil, doit sortir de prison puisque, tant qu’il est maintenu en prison, c’est la démocratie qui est bâillonnée.

Jean Alain. Lula a été condamné à neuf ans et six mois de prison pour « corruption passive et blanchiment d’argent » le 12 juillet 2017, puis à douze ans et un mois de prison en appel, le 24 janvier 2018, sans que jamais la moindre preuve n’ait été présentée ! Sa condamnation a été prononcée exclusivement sur la base des « convictions » du juge Moro. « Indépendance de la justice » ? Ce juge Moro, soi-disant « juge anticorruption », vient d’être récompensé par Bolsonaro, qui l’a nommé ministre de la Justice de son prochain gouvernement ! Or, l’accord entre Bolsonaro et le juge Moro n’est pas nouveau : c’est le vice-président (élu avec Bolsonaro), le général Hamilton Mourao lui-même, qui l’a confirmé depuis dans un récent entretien au journal Folha de Sao Paulo, parlant d’un accord passé de longue date ! Quant à la campagne hystérique pour faire condamner Lula, elle a été menée par le gouvernement de Michel Temer, ancien indicateur de la CIA, qui a pris le pouvoir en août 2016 après le véritable putsch légal par lequel la présidente démocratiquement élue Dilma Rousseff (PT) a été destituée. Temer lui-même fait l’objet d’une demi-douzaine de poursuites judiciaires pour corruption… La dernière datant du 17 octobre 2018 !

Maria José Malheiros. Le général Villas Bôas, commandant des forces armées, a admis au journal Folha de Sao Paulo, le 11 novembre, qu’il entendait « intervenir » si la Cour suprême fédérale avait accordé un habeas corpus à l’ancien président Lula, en lui évitant d’aller en prison. Par Twitter, le général avait envoyé un « message » à la Cour suprême, la veille de la réunion où celle-ci devrait voter sur ce sujet. Ce message a été interprété comme une menace à la Cour si elle optait pour laisser Lula en liberté. C’est ainsi que, d’une position majoritaire de la part de la Cour de respecter la Constitution fédérale, qui « interdit l’arrestation avant que toutes les instances judiciaires (aient) confirmé le verdict », certains ministres ont changé leur vote. Le résultat a été de 5 contre 6 pour la prison de Lula. Moins de vingt heures après ce vote, le juge Moro établissait l’ordre de prison contre l’ex-président. Le général a admis qu’il avait travaillé « à la limite de la légalité ». Il est impératif de reconnaître que le commandant des forces armées, en menaçant les juges, a agi dans l’illégalité. Cela est considérablement suffisant pour que Lula soit libéré immédiatement.

Si l’ancien président de la République du Brésil n’a pas été condamné sur des bases juridiques fondées, pourquoi a-t-il été emprisonné ?
Maria José Malheiros. Aujourd’hui, le monde juridique, au Brésil comme ailleurs, est convaincu que Lula ne doit pas être en prison. Les faits le démontrent : le procès contre Lula est un procès politique depuis qu’il a été inculpé et jugé coupable en première instance, sans aucune preuve tangible, uniquement sur la base des « convictions » du juge Moro ; le juge Moro a fait « fuiter » dans la presse, en toute illégalité et impunité, des extraits du procès pour influencer l’opinion publique ; des accusés sont restés en prison préventive et illégale pour certains, des mois et des années pour certains, jusqu’à consentir à « négocier une délation ». L’unique délation acceptée était celle soufflée par le juge Moro lui-même, dont l’unique but était d’empêcher que le président Lula puisse être candidat aux élections. Ces délations ont été contredites au fil du temps, ou se sont montrées fausses. Lula a été écarté pour permettre au candidat de la droite responsable du coup d’État de reprendre légalement le pouvoir, d’appliquer ou d’approfondir le projet politico-économique souhaité par l’élite.

De nombreux juristes indépendants se sont penchés sur le cas « procès Lula ». Ils n’ont pas trouvé comment justifier sa prison sur la base des pièces présentées, ni sur les textes de la Constitution brésilienne. L’ONU avait décidé, le 17 août dernier, que Lula puisse jouir de ses droits d’être candidat. Le Brésil a choisi de ne pas respecter cette décision. Lula libre aurait été élu président dès le premier tour. On n’a pas monté un coup d’État avec les allures de « légalité », déposé Dilma Rousseff avec des fausses accusations, mis illégalement Lula en prison, justement pour l’empêcher d’être candidat, pour qu’à la fin il redevienne président ! Et qu’il mette en place un projet politique et économique empêchant au grand capital de s’accaparer entièrement les richesses naturelles du pays, qu’il puisse baisser, un rien soit-il, les gains du monde de la finance.

Camille Lainé. L’emprisonnement de Lula fait clairement suite au coup d’État de 2016 pour destituer Dilma Rousseff. La classe bourgeoise et les élites du Brésil ont décidé d’en finir avec le PT et mènent une offensive brutale contre les travailleuses et travailleurs du Brésil. En janvier dernier, Lula bénéficiait d’une grande popularité, il était largement favori pour l’élection présidentielle, avec au moins 34 % des intentions de vote, loin devant Bolsonaro (17 %). Dans toutes les configurations de second tour, Lula était donné vainqueur. En faisant condamner définitivement Lula, les secteurs qui ont fomenté le coup d’État cherchaient donc à l’écarter de la course présidentielle, une loi votée en 2010 rendant inéligibles pour une durée de huit ans les personnes condamnées par un organe collégial (de plus d’un juge). Offensive qui a fini par arriver à ses fins avec l’élection du leader de l’extrême droite, Jair Bolsonaro, à la tête du pays il y a quelques semaines. Il faut faire libérer Lula puisque son emprisonnement est politique.

Pourquoi est-il urgent de libérer Lula?
Maria José Malheiros. Lula représente un symbole pour le peuple brésilien, il représente celui qui les a fait sortir de la misère, qui leur a permis de manger, d’étudier, d’accéder aux services de santé, d’avoir du travail, de rêver d’un avenir. On ne veut plus de cela. Quitte à faire accéder au pouvoir le représentant de la droite fasciste. Lula est un prisonnier politique. Rien que cela justifie très largement sa liberté.

Jean Alain. Lula doit être libéré au nom, tout d’abord, du principe démocratique de la présomption d’innocence. Un fondement de toute justice démocratique stipule que « nul ne peut être condamné tant que sa culpabilité n’a pas été établie ». La culpabilité de Lula n’a jamais été établie dans aucun de ses procès, et pourtant, il croupit en prison depuis le 7 avril 2018.

Lula doit, ensuite, être libéré au nom du droit du Parti des travailleurs à choisir souverainement ses propres représentants. Le 4 août dernier, le Parti des travailleurs (PT) avait désigné officiellement Lula pour être son candidat à l’élection présidentielle. C’est contre ce choix que la machination judiciaire s’est mise en marche.

Enfin, Lula doit être libéré au nom du droit du peuple et des travailleurs brésiliens à la légitime défense contre Bolsonaro. Au cours de sa campagne électorale, Bolsonaro s’est déchaîné contre les « marginaux rouges », c’est-à-dire les centaines de milliers de militants du PT, de la Centrale unique des travailleurs (CUT) et autres organisations ouvrières, il a traité les militants paysans du Mouvement des sans-terre (MST) de « terroristes » et on ne compte plus ses provocations contre les femmes, les Noirs, les homosexuels, etc. Le peuple brésilien, les travailleurs sont aujourd’hui en état de légitime défense face à ce pantin du grand capital et de Trump. « Libérez Lula ! », au même titre que la défense des libertés démocratiques et la solidarité avec tous les Brésiliens, doit être inscrit sur le drapeau de tous les défenseurs de la démocratie et des droits des peuples.

Camille Lainé. Il est important d’avoir une analyse claire de la situation de Lula. Son emprisonnement n’est pas le fruit d’un processus judiciaire, même imparfait. C’est le fruit d’une stratégie délibérée, de classe, visant pour la bourgeoisie brésilienne à conserver l’État. Au Brésil, les différents secteurs de la bourgeoisie se sont alliés pour contrer les politiques populaires menées par le PT et le PCdoB, par Rousseff, par Lula. Ce n’est pas une affaire judiciaire anticorruption, comme de nombreux médias la présentent trop souvent. Dilma Rousseff a été destituée par les députés accusés de corruption quand elle-même n’était accusée de rien ! L’emprisonnement de Lula est donc bien le second temps de ce qu’on peut qualifier de coup d’État institutionnel. Le caractère putschiste du nouveau gouvernement se révèle peu à peu quand on constate qu’il est composé de pas moins de sept généraux. La communauté internationale doit réagir pour mettre la pression afin que le Brésil reste un pays de liberté !

Camille Lainé, Secrétaire générale du Mouvement jeunes communistes de France. Jean Alain, Membre fondateur du Comité Lula Libre. Maria José Malheiros, Militante et dernière amnistiée du régime de la dictature brésilienne en octobre 2013

(1) Le groupe OAS est un conglomérat brésilien exerçant ses activités dans plusieurs pays du monde dans le domaine du génie civil. (2) Maria José Malheiros est également membre fondateur du Comité Lula libre ([email protected]).

L’humanité | Photo: Rodolfo Buhrer/Reuters

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