La désynchronisation des temporalités électorales, judiciaires et médiatiques crée impatiences et occasions de manipulation pour ceux qui savent orienter ces trois grandes masses inertes. La lutte légitime contre la corruption se retourne ainsi contre le régime même. Écartelé entre le temps long des juges et le temps court des médias, tout le monde décide, sauf les peuples. La radicalisation des esprits appelle toujours plus de peurs et de haines, et vide toujours plus le débat démocratique, comme par une fission incontrôlée du cœur nucléaire politique. L’affaissement des institutions met à vif les plaies du passé. La violence politique fait son retour au Brésil, avec plus de soixante-dix assassinats politiques cette année, dans un pays d’instabilité chronique et d’inégalités territoriales et sociales enracinées.

Le poids de l’histoire est-il vraiment plus léger chez nous à l’heure des replis identitaires ? Défendre le principe démocratique à travers une réponse organisée s’impose à tous les pays qui en jouissent encore, sans se réfugier dans les postures morales ou la confiance aveugle dans les règles abstraites de l’État de droit, mais en surmontant trois lacunes. D’abord, les pays démocratiques peinent à constituer un cadre multilatéral garantissant les institutions démocratiques nationales. En témoigne le peu de poids qu’ont eu les demandes de la Commission des droits de l’homme de l’ONU. Un organe collégial qui réunirait les pays volontaires se reconnaissant comme démocratiques pourrait mieux assumer, par pression des pairs, un arbitrage contraignant et un contrôle des élections.

Les démocrates, s’écharpant sur des détails, luttent à armes inégales contre ceux qui contestent le régime et qui attaquent l’essentiel. Face à cette asymétrie, on peut imposer par avance aux candidats la fidélité à l’ordre démocratique constitutionnel, écartant des candidats dangereux avant que leur popularité ne l’empêche, comme en Allemagne depuis 1949.

Enfin, la mondialisation libérale est-elle encore compatible avec la démocratie libérale ? Rebattant sans cesse les cartes, avec quelques gagnants et beaucoup de perdants, elle dissout les solidarités. Contre protectionnistes et libre-échangistes intégraux, des accords de juste échange peuvent, eux, préserver la cohésion. Occasion manquée pour l’accord UE-Mercosur mais encore possible pour la renégociation de l’accord de Cotonou avec l’Afrique.

Sans prise de conscience et réponse collective, comment espérer enrayer l’érosion de la démocratie ?

Anecdotique, l’élection brésilienne ? Après Rodrigo Duterte ou Donald Trump, on s’habitue aux outrances de Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite nostalgique de la dictature militaire au point de célébrer la mémoire du tortionnaire de Dilma Rousseff. Aujourd’hui favori du premier tour, il est en mesure de l’emporter au second, contre Fernando Haddad, le remplaçant de Lula, emprisonné. Or il ne s’agit plus d’arbitrer entre gauche et droite, mais pour ou contre la démocratie. Cette élection nous concerne tous de près. Le Brésil expose les rouages d’une mécanique d’affaissement démocratique général, à rebours de la croyance en une loi de l’histoire en faveur de la démocratie.

 

Daniel Arlaud historien, conseiller de Dominique de Villepin

L’Humanité

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