Le Brésil s’apprête à voter, le dimanche 7 octobre, pour l’un des scrutins les plus controversés depuis le retour de la démocratie dans le pays en 1985. Deux ans après la destitution de la présidente Dilma Rousseff, considérée comme un coup d’Etat par ses partisans du Parti des Travailleurs (PT), le pays est plus divisé que jamais. Un tiers des habitants soutient le parti de l’ex-président Lula da Silva, tandis qu’un autre un tiers lui est farouchement hostile.

Dans un pays rongé par les scandales de corruption, la crise politique et économique a permis l’émergence d’un candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro, en tête dans les intentions de vote au premier tour (28% à 32%). Il est suivi par Fernando Haddad (21% à 23%), le candidat qui a pris la place de Lula, empêché de se présenter à la suite de sa condamnation à douze ans de prison pour corruption. A Sao Paulo, L’Express a rencontré l’ancien ministre des Affaires extérieures (2003-2011) de Lula, Celso Amorim. Il livre son point de vue sur cette crise.

 

Comment expliquer la virulence du rejet du Parti des travailleurs par une partie de la population ?
Celso Amorim: Elle provient en grande partie de ceux qui n’étaient pas satisfaits de la politique de redistribution des revenus du PT. Maintenant que l’économie est moins prospère, ce sentiment augmente. Des gens riches mais aussi ceux de la classe moyenne craignent de perdre leur identité, cette petite différence qui les sépare des pauvres. Ils voient dans Lula et le PT la cause de leurs problèmes. “Pourquoi dépenser de l’argent avec la Bolsa familia [une allocation destinée aux plus démunis qui a sorti 40 millions de Brésiliens de la pauvreté], disent-ils ? Cela aide des gens qui ne veulent pas travailler. Pourquoi établir des quotas à l’université pour des pauvres, des Noirs ? Cela va ôter des places qui normalement seraient pour nous.”

Le PT a-t-il commis des erreurs lorsqu’il était au pouvoir ?
Tout le monde en commet. J’en vois deux en particulier. L’absence d’une réglementation des médias. Je ne parle pas de censure, mais de soutenir davantage les médias alternatifs, ceux qui reçoivent peu de publicité. Au Brésil, le système d’aide publique aux médias est proportionnel à l’audience. Un groupe comme Globo [conservateur] possède un pouvoir dominant. Ce n’est pas l’équivalent de CNN. Grâce à ses telenovelas (séries), Globo exerce une domination sur l’imaginaire. Pour une partie de la population, les actualités, diffusées entre les telenovelas, font partie d’un même univers, un univers très attirant. Mais au moindre geste fait en faveur des sites indépendants, on nous aurait accusé de vouloir “socialiser” la presse.

Autre erreur, celle de ne pas avoir réformé le système électoral. Très coûteux, il accorde beaucoup de poids aux puissances économiques. Il encourage la corruption. Partiellement proportionnel, il alimente une compétition au sein des partis.

Il fallait choisir parmi les priorités. Lula a privilégié les programmes sociaux, la Bolsa familia, les bourses et quotas universitaires pour les plus pauvres, une diplomatie multilatérale… Si on avait choisi de mener des réformes concernant les médias ou le système politique, le renversement de Dilma Rousseff [en 2016] aurait sans doute eu lieu plus tôt.

Le PT souffre aussi d’accusations de corruption…
Soyons clairs. Lula n’est pas en prison pour une question de corruption. Les charges contre lui ne sont pas prouvées. Plusieurs juristes internationaux, dont William Bourdon en France, Baltasar Garzon en Espagne, ont estimé la procédure entachée par de “sérieuses irrégularités”. L’appartement qu’il est accusé d’avoir reçu [contre l’attribution de contrats à l’entreprise pétrolière Petrobras] ne lui a jamais appartenu. Il n’y a pas dormi une seule nuit. Cette affaire a été choisie parce qu’elle permettait aux détracteurs de Lula d’agir vite. En temps normal, entre la sentence et les premiers jugements de la cour d’appel, il faut compter un an et demi. Dans son cas, cela a duré cinq mois. D’autres personnalités politiques, accusées de choses beaucoup plus graves que Lula sont candidats. C’est le cas d’Aecio Neves, par exemple [Il fait l’objet d’une enquête pour des soupçons de pots-de-vin et sur la possession d’un compte bancaire secret familial au Liechtenstein]. L’objectif était de condamner Lula assez tôt pour l’empêcher d’être candidat.

Il y a une coopération informelle entre une partie des élites politiques et de l’institution judiciaire, mécontentes des réformes sociales du PT, soutenus par certaines forces aux Etats-Unis. Je vois une similitude avec l’atmosphère en 1964, le début de vingt ans de dictature. Le principal instrument de ces intérêts convergents était alors les militaires. Aujourd’hui, les attaques contre la politique de la gauche sont directement menées par le secteur judiciaire.

Dilma a été renversée parce qu’ils voulaient faire tomber Lula et le projet réformiste du PT, une diplomatie indépendante, solidaire avec les autres pays en développement et démocratique : Lula n’a jamais mis personne en prison.

J’étais au Etats-Unis au moment des procédures d’impeachment contre Richard Nixon puis contre Bill Clinton. Dans ces deux cas, c’était une affaire de personne, de morale. Il ne s’agissait pas de changer de projet politique. Gerald Ford, le successeur de Nixon, ne s’est pas allié à McGovern [chef des opposants démocrates]. Si Clinton avait été condamné, on n’imagine pas qu’Al Gore se serait allié au républicain Newt Gingrich. C’est ce qui s’est passé au Brésil.

Comment expliquez-vous le succès du candidat d’extrême droite Bolsonaro…
Bolsonaro est le fils de ce processus. Député depuis 27 ans, il a toujours été bien élu parce qu’il y a toujours eu un substrat autoritaire dans la classe moyenne brésilienne, même si son audience était limitée. L’explosion de sa candidature ces derniers mois est le résultat de l’acharnement contre Lula, de la démoralisation de la politique engendrée par cette campagne. Certes, la question de la violence, un problème réel au Brésil, lui a permis d’attirer des électeurs par son discours sécuritaire. Mais il ne serait pas arrivé à ce niveau sans une telle délégitimation de la politique. Résultat, le centre droit n’atteint même pas 10 % et les gens se retournent vers une solution autoritaire.

Y a t-il un risque que le Brésil revienne à la dictature?
La démocratie est menacée au Brésil pour la première fois depuis le gouvernement militaire. La forme que pourrait prendre ce danger diffère de ce qu’a été la dictature, dans le contexte de la guerre froide. Aujourd’hui, c’est plus subtil. On en appelle à une partie de l’opinion brésilienne. A ceux qui pensent qu’il faut tuer tous les bandits. Comme Rodrigo Duterte aux Philippines.

Pour autant, je ne crois pas qu’on puisse avoir un coup d’Etat comme par le passé. Aujourd’hui, une partie de l’élite est effrayée par Bolsonaro. Surtout après la Une de The Economist [le 20 septembre, l’influent hebdomadaire libéral britannique a qualifié l’ex-capitaine de “menace pour l’Amérique latine”]. Ces gens sont préoccupés par leur image à l’extérieur.

Le fait que ces élections sont sous les yeux du monde incite peut-être la bourgeoisie à y penser à deux fois avant de s’engager dans l’aventurisme. Un président comme Bolsonaro, imprévisible, pourrait nuire à l’image du Brésil à l’extérieur.

Les Brésiliens font-ils preuve d’amnésie concernant les années de la dictature (1964-1985)?
La dictature a surtout pesé sur les gens de la classe moyenne intellectuelle. Les pauvres ont souffert pendant le régime militaire, mais ils ont continué à souffrir après. Le premier gouvernement qui a fait la différence pour eux a été celui de Lula. C’est la première fois que l’indicateur de GINI sur les inégalités s’est amélioré.

Les gens de droite qui ont subi les méfaits de la dictature préféraient la candidature de Geraldo Alckmin, [centre droit]. Mais il n’a pas su se faire entendre. Il est vu comme un membre de l’élite, coupé de la population.

Que signifierait une présidence Bolsonaro sur le plan diplomatique ?
Il veut remettre en cause la politique extérieure axée sur le multilatéralisme que nous avons instaurée. Il a même parlé de quitter l’ONU, après que la Cour des Droits de l’Homme a déclaré que Lula devrait avoir le droit de participer à l’élection présidentielle, en août. Le commandant de l’armée a accusé l’ONU de vouloir empiéter sur la souveraineté du Brésil. Ce sont des pays comme le nôtre qui sont à l’origine des Nations unies, qui ont besoin du multilatéralisme !

Les opposants proclament qu’un retour du PT au pouvoir risque de faire du Brésil un autre Venezuela?
Cela arrivera plus sûrement avec Bolsonaro. Il fera un Venezuela à rebours, avec un gouvernement s’appuyant sur le militarisme. Haddad est un professeur d’université. La candidate à la vice-présidence est membre du Parti communiste, mais c’est une députée foncièrement démocrate.

Haddad peut-il l’emporter ?
Cela sera plus difficile pour lui que ça l’aurait été pour Lula : l’ancien président pouvait réunir 40 % des voix. Les bénéficiaires des programmes sociaux du PT les attribuent à Lula personnellement. Mais je suis convaincu Fernando Haddad peut l’emporter au second tour.

 

L’express

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