11 de June de 2019
Illustration: The Intercept Brasil

De nombreux dossiers secrets révèlent que les procureurs de Lavage Express, qui ont passé des années à souligner le fait qu’ils étaient apolitiques, ont conspiré pour empêcher le PT [NdT: Parti des Travailleurs] de gagner l’élection présidentielle de 2018 en bloquant ou en affaiblissant un entretien pré-électoral avec Lula dans le but explicite d’affecter le résultat de l’élection.

Les fichiers auxquels Intercept a eu un accès exclusif, contiennent, entre autres choses, des messages privés et des messages du groupe de travail dans l’application Telegram [NdT: Telegram Messenger est une application de messagerie sécurisée hébergée sur le cloud] . Dans ces messages, les procureurs du groupe d’enquête à Curitiba, dirigé par Deltan Dallagnol, ont discuté des moyens d’empêcher un interview de l’ancien président Luiz Inacio Lula da Silva à l’éditorialiste de Folha de S.Paulo, Mônica Bergamo, autorisée par Ricardo Lewandowski, le juge au Tribunal Suprême Fédéral, parce que, en leurs propres termes, cet interview “pourrait élire Haddad” ou permettre le “retour du PT” au pouvoir.

Les procureurs, qui pendant des années ont affirmé n’avoir aucune motivation politique ou partisane, ont manifesté maintes fois dans les discussions leur inquiétude que si l’entretien avait lieu à moins de deux semaines avant le premier tour des élections, ça aiderait le candidat Fernando Haddad, du PT, à la présidence. Par conséquent, ils ont articulé des stratégies pour annuler la décision judiciaire du 28 septembre 2018, qui a libéré cet entretien – ou, s’il avait quand même lieu, pour s’assurer que cet entretien soit manipulé de manière à réduire son impact politique et, par là même, les avantages électoraux pour le candidat du PT.

Ces discussions ont eu lieu le jour même où le STF [NdT: Tribunal Suprême Fédéral] a obéi à la demande d’interview du journal Folha de S.Paulo. Comme l’a rapporté le conseiller juridique: “Dans la décision, le ministre [Ricardo Lewandowski] a indiqué que l’assemblée législative du STF garantissait la ‘pleine’ liberté de la presse en tant que catégorie juridique interdite de toute censure préalable.”

Les dialogues attestent que les procureurs ne sont pas des acteurs sans parti et apolitiques, mais qu’en fait, ils semblent motivés par des convictions idéologiques et soucieux d’éviter le retour du PT au pouvoir. Les conversations font partie d’un ensemble de fichiers secrets envoyés à Intercept par une source anonyme il y a quelques semaines (bien avant la révélation, publiée cette semaine, du piratage du téléphone portable du ministre Moro, dans laquelle le ministre a déclaré qu’il n’y avait pas eu de “capture de contenu”). Le seul rôle d’Intercept fut de recevoir les informations de la source, qui nous a informé qu’elle avait déjà obtenu toutes les informations et qu’elle était impatiente de les transmettre aux journalistes. La déclaration commune des rédacteurs de The Intercept et d’Intercept Brazil explique les critères éditoriaux utilisés pour publier ces documents, y compris notre méthode de travail avec la source anonyme.

« Pouvoir élire Haddad »


Lula, emprisonné par Lavage Express depuis avril 2018, aurait fait une “tribune en prison”,  un “vrai cirque” s’il avait été interviewé par le journal Folha de S. Paulo. “Quelle blague !!! C’est révoltant !!! “, s’est exclamée Laura Tessler. Photo : Andressa Anholete / AFP / Getty Images

Lula, emprisonné par Lavage Express depuis avril 2018, aurait fait une “tribune en prison”, un “vrai cirque” s’il avait été interviewé par le journal Folha de S. Paulo. “Quelle blague !!! C’est révoltant !!! “, s’est exclamée Laura Tessler.

Ce jour-là, l’agitation a commencé à 10 heures du matin, dès que le groupe a appris la décision de Lewandowski. Le ministre a souligné que les arguments invoqués pour empêcher l’entretien de Lula en prison étaient clairement invalides, car les entrevues sont souvent “accordées à des personnes reconnues coupables de crimes liés à du trafic, d’homicide ou à des criminels internationaux”, ce qui est un argument non pertinent pour justifier le rejet de la demande d’interview. De cette manière, tenant compte du fait que Lula “n’est pas [dans] une prison dans laquelle il peut y avoir un risque de rébellion” et qu’il “n’est pas en détention au secret”, le ministre s’est prononcé en faveur de l’entretien.

Une atmosphère de révolte et de panique se répandit parmi les procureurs. Croyant qu’il s’agissait d’une conversation privée qui ne serait jamais divulguée, ils ont exposé très clairement leurs motivations politiques.

La procureure Laura Tessler s’est vite exclamée : “Quelle blague !!! C’est révoltant !!! Je le vois bien là monter une tribune en prison. Un vrai cirque. Et après Monica Bergamo, pour des raisons d’isonomie [NdT: égalité de droit], de nombreux autres journalistes doivent venir … et nous comme des clowns avec un Tribunal Suprême de cet acabit … “

Une autre procureure, Isabel Groba, a répondu avec un seul mot et plusieurs exclamations: “Mafieux !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!”.

Après une heure, Tessler expliqua clairement ce qui avait inquiété les procureurs : “Va savoir… mais une conférence de presse avant le second tour peut élire Haddad.”

“Je suis très inquiet au sujet d’un éventuel retour du PT, mais j’ai beaucoup prié pour que Dieu éclaire notre population, pour qu’un miracle nous sauve”.

Tandis que ces messages étaient échangés au sein du groupe de procureurs de Lavage Express, Dallagnol parlait en parallèle avec une amie et confidente identifiée dans son Telegram seulement comme « Carol PGR» (dont l’identité n’a pas été confirmée par Intercept). Déplorant la possibilité que Lula soit interviewé avant les élections, les deux ont convenu expressément que l’objectif principal était d’empêcher le retour du PT à la présidence et ont convenu de prier pour que cela ne se produise pas.


Carol PGR – 11:22:08 – Deltann, mon ami
Carol PGR – 11:22:33 – toute la solidarité du monde va à toi dans cet episode de la Coger, on est dans un train devenu fou et je ne sais pas ce qui nous attend
Carol PGR – 11:22:44 – La seule chose sure est qu’on y va ensemble
Carol PGR – 11:24:06 – Je suis inquiet à cause d’un possible retour du PT, mais j’ai beaucoup prié Dieu pour qu’il illumine notre population, pour qu’un miracle nous sauve
Deltan Dallagnol – 13:34:22 – Génial mec !
Deltan Dallagnol – 13:34:27 – Oui… prie !
Deltan Dallagnol – 13:34:27 – Le pays en a besoin


Ce n’est pas une confession isolée. L’ensemble de la discussion, qui a duré plusieurs heures, semble plus être une réunion entre des stratèges et des opérateurs anti-PT, qu’une conversation entre des procureurs prétendument impartiaux.

Abandonnant la possibilité d’empêcher l’interview, ils ont commencé à discuter du format qui apporterait le moins d’avantages politiques à Lula : un interview en solo avec Monica Bergamo ou une conférence de presse avec plusieurs journalistes. Januário Paludo, par exemple, a proposé les mesures suivantes : “Plan a: il faut essayer de faire appel au STF lui-même, possibilité zéro. Plan b: ouvrir à tout le monde pour que tout le monde fasse l’entrevue le même jour. Ce sera un bordel, mais cela réduira les chances que l’entrevue soit orientée. “

Un autre procureur, Athayde Ribeiro Costa, a expressément suggéré que la police fédérale manœuvre pour que l’entrevue soit menée après les élections, vu qu’il n’y avait rien qui indiquait explicitement à quel moment il devait avoir lieu. De cette manière, il serait possible d’éviter l’entretien sans enfreindre la décision.


Athayde Costa – 12:02:22 – On n’a pas de date. Seule la PF peut agender après les élections. Elle doit respecter la décision
Athayde Costa – 12:03:00 – Et si ça force avant, ça va révéler encore plus le côté électionniste


Une conférence de presse, en plus de diluer l’objet de l’entretien, aurait toujours l’avantage de le rendre inutilisable, comme l’a souligné le procureur Julio Noronha quelques heures plus tard. Il a également suggéré d’ouvrir l’interview à d’autres détenus afin de réduire le rebondissement médiatique:


Julio Noronha – 17:43:37 – Vu que Lewa a déjà autorisé, je crois qu’il n’y a que deux scénarios: a) l’entrevue seulement pour la FSP, possiblement avec tout le “montage armé et préparé”; b) essayer d’élargir aux autres, pour que le “montage” soit moins armé et préparé, avec la possibilité qu’il ne se passe rien à cause de la confusion.


(Lorsque l’entretien a finalement été autorisé en avril dernier, la police fédérale, placée sous le commandement du ministre de la Justice du président Jair Bolsonaro, Sergio Moro, l’ancien juge qui avait condamné Lula à la prison, a tenté de la transformer en conférence de presse. Une demande d’El Pais, à laquelle Lewandowski a adhéré, a finalement mis en échec son plan.)

À aucun moment de la conversation, Dallagnol, qui a participé activement aux discussions, ni aucun autre procureur, ne se sont déclarés gênés par les motivations politiques explicites des stratégies de l’accusation. Plus que cela, ce groupe de Telegram, actif depuis des mois, suggère que ce type de calcul politique était courant dans les décisions du groupe de travail.

À un moment donné, l’un des procureurs a cité un article publié sur le site Web The Antagonist déclarant que la procureure générale Raquel Dodge n’avait pas l’intention de faire appel de la décision autorisant l’entretien. Les procureurs ont immédiatement spéculé sur les causes du choix de Dodge:


Jerusa Viecilli – 15:54:27 – 🤦🏻‍♀ […]
Athayde Costa – 17:15:32 – Elle doit être en train de penser à la suggestion au STF au cas où Haddad gagne
Athayde Costa – 17:16:01 – Absurde
Laura Tessler – 17:16:03 – Quelle clownerie… elle adore son public… elle veut gagner l’appui de la presse en son nom


Une partie des discussions visait également à divulguer une éventuelle pétition concernant les véhicules de presse:


Paulo Galvão – 20:09:30 – Ils ont déjà passé la demande d’entrevue à The Antagonist ?
Paulo Galvão – 20:09:51 – Vous voulez que ça aille à la Globo ?


Les procureurs du groupe de travail étaient tellement inquiets par la possibilité d’un interview de Lula conduisant le PT à la victoire qu’ils partagèrent un article ironique de la revue The Antagonist. Publié ce jour-là, le texte suggérait que, dans une éventuelle administration de Haddad, “Lula sort de prison et les procureurs de Lavage Express entrent à sa place”.

Les craintes des procureurs se sont toutefois vite apaisées. À 22 h 49 le même jour, le procureur Julio Noronha a présenté un autre reportage de The Antagonist, qui contenait cette fois ci une bonne nouvelle: “Parti Nouveau [NdT: un parti politique de droite très libéral] fait appel au STF contre l’interview de Lula”. Une heure plus tard, l’ambiance était à la fête. Le ministre du STF, Luiz Fux, a accordé une injonction à l’encontre de l’entretien en réponse à la demande de Parti Nouveau. Dans la décision, le ministre a déclaré que “la relativisation exceptionnelle de la liberté de la presse est nécessaire”. Januário Paludo fut catégorique : “Nous devrions remercier notre PGR [NdT: Procureur Général de la République]: Parti Nouveau !!!”.

Les procureurs n’ont pas craint qu’un ministre du STF ait le pouvoir de suspendre la liberté de la presse – ou qu’un parti qui se dit libéral ait déposé une demande à cet effet. Au contraire, les procureurs ont salué l’interdiction.


Januário Paludo – 23:41:02 – Je viens de l’apprendre……😂😂😂
Deltan Dallagnol – 23:41:32 – Ha ha ha
Athayde Costa – 23:42:02 – L’ambiance au STF doit être géniale
Januário Paludo – 23:42:11 – ça va être une guerre d’injonctions…


Pendant des années, Lavage Express a été accusé d’opérer sur des bases politiques, partisanes et idéologiques, et non juridiques. Le groupe de travail l’a nié avec véhémence. Maintenant que leurs conversations deviennent publiques, la population aura la possibilité de décider par elle-même. Les discussions du 28 septembre apportent des indices significatifs du fait que le groupe de travail est loin d’être le groupe apolitique et partisan de la lutte contre la corruption que les procureurs et leurs alliés des médias tentent de décrire.

Contrairement à sa règle, Intercept n’a pas sollicité les commentaires des procureurs et autres personnes impliquées dans les rapports, pour éviter qu’ils n’essaient d’empêcher leur publication et parce que les documents parlent d’eux-mêmes. Nous prenons contact avec les parties mentionnées immédiatement après la publication du document, que nous mettrons à jour avec les commentaires dès leur réception.

The Intercept Brasil | Traduit par Raisa Inocêncio, FAL- Comité Marielle Franco de Toulouse. Révision: Marc Cabioch.