11 de June de 2019
Illustration: Rodrigo Bento / The Intercept Brésil

Intercept Brazil a publié aujourd’hui trois reportages explosifs révélant des discussions internes et des attitudes très controversées, politisées et juridiquement douteuses du groupe de travail Lavage Express, coordonné par le procureur de renom Deltan Dallagnol, en collaboration avec l’actuel ministre de la Justice, Sérgio Moro, mondialement connu.

Ces trois reportages, produits à partir d’énormes fichiers inédits – comprenant des messages privés, des enregistrements audio, des vidéos, des photos, des documents judiciaires et d’autres éléments – envoyés par une source anonyme, révèlent un comportement contraire à l’éthique et des transgressions que le Brésil et le monde ont le droit de connaître.

Le matériel publié aujourd’hui au Brésil fut également résumé dans deux articles en anglais publiés sous The Intercept, ainsi que cette note des rédacteurs en chef de The Intercept et de The Intercept Brésil.

Ceci n’est que le départ de ce que nous prétendons transformer en une enquête journalistique en continu sur les agissements de Moro, du procureur Deltan Dallagnol et du groupe de travail Lavage Express – outre le comportement d’innombrables personnes qui détiennent toujours un énorme pouvoir politique et économique au Brésil et à l’extérieur.

La portée de ces révélations s’explique par les conséquences incomparables des actions de Lavage Express au cours de toutes ces années d’enquête. Ce scandale généralisé implique plusieurs oligarques, des dirigeants politiques, des anciens présidents et même des dirigeants internationaux accusés de corruption.

Le plus pertinent: Lavage Express a été le parcours d’investigation qui a conduit l’ancien président Lula en prison l’année dernière. Une fois jugé par Sérgio Moro, sa condamnation a rapidement été confirmée en appel, le rendant inéligible au moment où tous les sondages montraient Lula – qui a terminé son second mandat en 2010 avec 87% d’approbation – en tête dans la course électorale de 2018. Son exclusion des élections, basée sur la décision de Moro, fut une pièce maîtresse pour ouvrir un chemin à la victoire de Bolsonaro. L’importance de ce reportage s’est accrue à la suite de la nomination de Moro au Ministère de la Justice.

Le juge Moro et les procureurs de Lavage Express sont des personnalités très controversées au Brésil et ailleurs – d’un côté vus par beaucoup comme des héros anti-corruption et de l’autre côté accusés par tant de personnes d’être des idéologues clandestins de la droite, déguisés en hommes de loi apolitiques. Leurs critiques ont insisté sur le fait qu’ils avaient exploité et abusé de leurs pouvoirs en justice dans le but politique de détruire le PT (Parti d’ouvriers) et d’empêcher que Lula ne revienne à la présidence. Moro et les procureurs ont nié, avec la même véhémence, quelque alliance ou intention politique, affirmant qu’ils ne faisaient qu’essayer de débarrasser le Brésil de la corruption.

Néanmoins, jusqu’à présent, les procureurs de Lava Jato et de Moro ont effectué une partie de leur travail en secret, empêchant le public d’évaluer la validité des accusations portées contre eux. C’est ça qui rend ce dossier si précieux du point de vue journalistique: pour la première fois, le public va prendre connaissance de ce que les juges et les procureurs étaient en train de discuter et de faire, alors qu’ils pensaient ne pas être écoutés..

Les reportages d’aujourd’hui montrent, entre autres, que les procureurs de Lavage Express parlaient librement sur leur désir d’empêcher la victoire électorale du PT et ont agi pour atteindre cet objectif; et que le juge Sérgio Moro a collaboré de manière secrète et contraire à l’éthique avec les procureurs de l’opération pour aider à monter l’accusation contre Lula. Et tout ça en dépit de sérieux doutes internes sur les éléments de preuve qui ont fondé ces accusations et alors que le juge continuait de faire semblant d’être l’arbitre neutre dans ce jeu.

Le seul rôle joué par The Intercept Brésil dans l’obtention de ce matériel, a été sa réception par le biais de notre source, qui nous a contactés il y a plusieurs semaines (bien avant l’annonce du piratage du téléphone portable du ministre Moro, publiée cette semaine, dans laquelle le ministre a déclaré qu’il n’y avait pas eu de “capture de contenu”) et la source nous a informés qu’elle avait déjà obtenu toutes les informations et était impatiente de les transmettre aux journalistes.

Informer la société des questions d’intérêt public et dénoncer les transgressions ont été les principes directeurs de cette enquête, et continueront ainsi au fur et à mesure que nous exposons l’énorme quantité de données auxquelles nous avons eu accès.

Le volume considérable des données collectées, ainsi que le fait que plusieurs documents incluent des conversations privées entre des agents publics, nous obligent à prendre des décisions journalistiques au sujet des informations qui devraient être rapportées et publiées et celles qui devraient rester confidentielles.

En rendant ces jugements, nous nous appuyons sur la norme utilisée par les journalistes dans les démocraties partout dans le monde : les informations révélant des transgressions ou des impostures commises par les haut placés devraient être rapportées, mais celles qui sont purement privées et enfreindraient le droit légitime à la vie privée ou à d’autres valeurs sociales devraient être préservées.

À dire vrai, en produisant des reportages à partir de ces archives, nous sommes guidés par le même argument qui a conduit une bonne partie de la société brésilienne – y compris des journalistes, des commentateurs politiques et des militants – à applaudir la publicité faite par le juge Moro à l’époque de conversations téléphoniques privées entre la présidente Dilma Rousseff et son prédécesseur Luiz Inácio Lula da Silva (dans lequel ils discutaient de la possibilité que l’ancien président deviendrait le chef de Cabinet), et immédiatement reproduites par de nombreux médias. La diffusion de ces liens privés était cruciale pour que l’opinion publique s’oppose au PT (Parti d’ouvrier), préparant ainsi le terrain en vue de la destitution [NdT: à travers d’un coup d’état] de Dilma en 2016 et de l’emprisonnement de Lula en 2018. Le principe invoqué pour justifier cette divulgation est le même que nous évoquons dans nos reportages sur cette collection de données : qu’une démocratie est plus saine lorsque les actions pertinentes qui sont menées en secret par des personnalités politiques au pouvoir sont révélées au public.

Pourtant la divulgation par le juge Moro et ensuite par plusieurs médias des dialogues privés entre Lula et Dilma comprenait non seulement des révélations d’intérêt public, mais également des communications privées de Lula sans aucune pertinence pour la société – ce qui a conduit de nombreuses personnes à affirmer que la divulgation avait pour but d’embarrasser personnellement l’ancien président. Contrairement à eux, Intercept a décidé de ne divulguer aucune communication ou information concernant Moro, Dallagnol et d’autres personnes, qui soit exclusivement de nature privée et donc dépourvue de tout intérêt public réel.

Nous avons pris des mesures pour assurer la sécurité de cette collection en dehors du Brésil, afin que de nombreux journalistes puissent y accéder, en assurant à ce qu’aucune autorité de n’importe quel pays soit en mesure d’empêcher la publication de ces informations.

Contrairement à sa propre règle, Intercept n’a pas sollicité des commentaires des procureurs et d’autres personnes impliquées dans les reportages, d’abord pour éviter qu’ils n’agissent dans le sens d’empêcher leur publication et ensuite, parce que les documents parlent par eux-mêmes. Nous entrons en contact avec les personnes mentionnées immédiatement après la publication du document, que nous allons mettre à jour avec les commentaires dès leur réception.

Compte tenu du pouvoir immense des personnes impliquées et du degré de secret avec lequel elles opèrent – jusqu’à présent -, la transparence est essentielle pour que le Brésil comprenne clairement ce qu’ils ont réellement fait. La liberté de la presse a pour objet de faire la lumière sur ce que les personnalités les plus puissantes de notre société font dans l’ombre.

The Intercept Brasil | Traduit par Raisa Inocencio. Révision: Marc Cabioch.

Les messages secrets du Lavage Express
Partie 2: Les procureurs de Lavage Express ont secrètement interdit l’interview de Lula avant les élections, craignant qu’il n’aide «à élire Haddad».

Partie 3: Deltan Dallagnol doutait des preuves contre Lula et des pots-de-vin de Petrobras quelques heures avant le dépôt de la plainte.

Partie 4: Des discussions privées révèlent la collaboration interdite du juge Sérgio Moro avec Deltan Dallagnol dans le Lavage Express.

Partie 5: Lisez les dialogues de Sérgio Moro et Deltan Dallagnol qui sont à la base du reportage d’Intercept

Partie 6: Sérgio Moro, tout en jugeant Lula, a suggéré à Lavage Express de publier une note officielle contre la défense. Ils ont respecté et suivi la presse.

Partie 7: Lavage Express a fait semblant d’enquêter sur l’ancien président Fernando Henrique Cardoso tout simplement pour créer une perception publique “d’impartialité”, mais Moro a haussé la voix: « Ne pas offenser quelqu’un dont le soutien est important»

Partie 8: À la veille de l’acceptation par Moro d’une invitation du Ministère de la Justice, les procureurs du MPF [NdT: Ministère Public Fédéral] discutaient la manière dont l’admission du juge en politique pouvait légitimer les critiques à Lavage Express.

Partie 9: La motivation principale était politique. Les procureurs savaient qu’ils seraient obligés d’agir en cachette. “On ne peut pas rendre ça public simplement parce que cela violerait un accord, mais on peut envoyer des informations spontanées [au Venezuela] et ça devient probable que quelqu’un sur le chemin le rendra public”, a écrit Deltan Dallagnol.